DILEMNE ENTRE SANTE PUBLIQUE ET POLITIQUE ECONOMIQUE

Certaines annonces peuvent être à l’origine de  chroniques défrayées, à juste titre ou pas, par des éditeurs, journalistes, blogueurs et autres rédacteurs, véhiculées de façon pérenne sur notre chère toile et souvent d’interprétation approximative par le miroir déformant du « buzz médiatique».

Tel est le cas de ce courrier électronique alarmiste que j’ai reçu récemment : «Liste complète des 400 médicaments avec conservateurs cancérigènes !! FAIRE CIRCULER AUPRÈS DE VOS AMIS ET MÉDECINS ».

En tant que professionnelle en recherche biomédicale, on me demande mon avis. Ma position est la suivante :

 A. J’applique, dans la mesure,  le principe de précaution.

B. Je garde en tête la notion de Bénéfice/Risque quant à l’utilisation de certains produits chimiques.

 Je m’explique :

 –  De façon générale, tous les produits chimiques pourraient avoir des effets cancérigènes, sur la fertilité ou autres (effets tératogènes, ou autres toxicités…). J’utilise et je reprends  volontairement les mots véhiculés sur le web : «  Ces conservateurs pourraient avoir des effets cancérigènes ainsi qu’une incidence sur la fertilité masculine« . Cependant, ces effets ont la particularité de n’apparaître qu’à très long terme voire après plusieurs générations. Et c’est bien là le problème (au-delà de celui de l’expérimentation chez l’homme).

 –  Concernant ces effets, il s’avère qu’il est presque impossible de démontrer scientifiquement à notre échelle leur véracité. La seule façon de la démontrer serait :

d’exposer à un de ces produits, quotidiennement durant toute leur vie et sur plusieurs générations un échantillon humain représentatif de la population,

de comparer les effets à un échantillon semblable qui ne reçoit pas le produit (groupe contrôle).

 Cela suppose de choisir un échantillon de sujets (le nombre de sujets se calcule statistiquement) représentatif de notre population (âge, état de santé, sexe, ethnie, etc.). On pourrait leur demander de s’oindre d’une certaine quantité de Biafine tous les jours (la Biafine étant l’un des produits incriminés), de faire des observations cliniques et des prélèvements réguliers avec un suivi médical régi par un protocole et d’effectuer ce même suivi avec le groupe ne recevant pas de Biafine (groupe contrôle).

Ensuite, il faudrait recueillir tous les paramètres cliniques des sujets des deux groupes (sur toute leur vie et sur plusieurs générations) et les comparer via des analyses statistiques. Si ces dernières démontrent une différence significative, alors on pourrait conclure que la Biafine a des effets. Mais encore faut-il avoir choisi les paramètres cliniques pertinents capables de mesurer des effets cancérigènes ainsi qu’une incidence sur la fertilité

 

C’est la seule méthode scientifique acceptable pour démontrer ce type d’effet. Chacun conviendra que ce n’est quasiment pas possible ou alors qu’à ce jour, nous n’avons pas le recul nécessaire pour émettre de conclusions car ça n’a jamais été fait, ni même commencé.

 

En revanche, certains scientifiques ont démontré que la mise en contact in vitro ou l’inoculation de ces substances à des animaux, entraînent soit des  variations du métabolisme de certaines cellules impliquées dans la cancérogénèse, soit  des variations de libération hormonale, voire une diminution de la fertilité chez certains  animaux.

 

Ils ont donc démontré des effets à l’échelle cellulaire ou  animale mais rien chez l’homme. La question cruciale est donc la suivante : « Peut-on transposer ce qui se passe dans une boîte de Pétri ou chez une souris à l’homme ? ». 

Ma réponse est : « ça dépend ».

Ces expériences démontrent qu’il pourrait y avoir un risque potentiel mais :

 

  • On ne sait pas le quantifier chez l’homme
  • On ne sait pas si l’organisme humain possède des moyens de défense pour contrecarrer ces effets.

 Il faut donc rester humble et appliquer la sage maxime de Socrate : « On sait que l’on ne sait pas … ».

 

 En résumé :

 Oui, il y a des risques potentiels non prouvés, donc j’applique le principe de précaution quand cela m’est possible. J’évite certains produits chimiques lorsqu’ils ne sont pas indispensables : j’essaie d’utiliser des produits « Bio », je n’utilise presque jamais de cosmétiques avec des compositions compliquées, je lave consciencieusement les fruits et les légumes non « Bio »,   j’évite d’acheter des produits trop élaborés, etc. Cependant, quand je suis invitée ou quand je vais au restaurant, je me maquille et je mange ce qui m’est proposé. Bref, je vis normalement tout en évitant les expositions systématiques et permanentes.

 

Enfin, le dernier point majeur est l’évaluation du rapport Bénéfice/Risque : sur la liste des 400 médicaments, certains traitent efficacement des maladies qui peuvent être mortelles et d’autres traitent de pathologies qui peuvent avoir de graves conséquences sur la santé du patient si elles ne sont pas prises en charge. Prenons l’exemple de la Polaramine (qui fait partie de la liste en question) : elle contient un conservateur qui « pourrait avoir des effets cancérigènes ainsi qu’une incidence sur la fertilité masculine ». Or, si mon enfant souffre soudainement d’une crise aiguë d’allergie, je ne vais pas réfléchir une seconde. Je vais lui  donner la Polaramine qui lui a été prescrite.

 

Je conseille donc aux adeptes des messages en chaîne sur le net de ne pas prendre au premier degré tous ces messages alarmistes mais plutôt de se documenter et d’utiliser leur bon sens.

 

Pour les plus courageux et les anglophones, il existe d’excellentes publications sur des sites spécialisés. Une recherche bibliographique sur ce sujet (CF : site PubMed, bibliothèque de la littérature scientifique internationale) montre que toutes ces hypothèses se fondent sur des tests in vitro ou chez l’animal mais pas chez l’homme. Les divers résultats trouvés ne sont pas concordants car il est facile de jouer dans la façon dont on effectue des tests et dans la façon dont on écrit un article scientifique. Il existe également des publications émanant de programmes gouvernementaux dont le contenu est moins hypothétique et dont les recommandations sont sans ambiguïtés. Exemple : 12th Report on Carcinogens (RoC)  listant clairement  les produits connus comme étant cancérigènes et ceux potentiellement cancérigènes. La rigueur en science a toute son importance.

 

Face à ces phénomènes de communication de masse  dont le seul but est de faire du « buzz médiatique », il faut savoir prendre en compte les constatations éminemment pertinentes des scientifiques communicants telles que celles d’Irène Frachon. Je m’incline face à ce modèle de courage, face à son combat : « David contre Goliath ». Depuis qu’elle a dévoilé l’affaire du Médiator, on n’a jamais autant communiqué sur les effets potentiellement délétères de certaines substances chimiques. Certes, l’époque s’y prête avec le lobby du « Bio » mais il ne faut pas tout confondre. La différence majeure entre les messages alarmistes et anarchiques dont on ne retrouve même plus l’origine tant ils ont été détournés et les vraies alertes de santé publique telle que celle concernant le benfluorex dénoncée par le Docteur Frachon, réside d’une part sur le fait que c’est le fruit d’un vrai travail scientifique fondé sur des méthodes établies et d’autre part, et c’est bien là la clé de voute de toute cette dénonciation, que les conclusions reposent sur de vraies constatations réitérées par centaine à l’échelle humaine et non pas dans un tube à essai ou chez la souris.

 

Je souhaite aujourd’hui que d’autres Irène Frachon s’expriment et fassent taire les scribouillards frustrés qui soulèvent des polémiques éphémères.

Durant ma vie professionnelle, j’ai été confrontée au problème posé par la toxicité potentielle de certains produits développés. La littérature scientifique rapportait alors que le produit choisi par l’entreprise en question pouvait être cancérigène et pouvait développer des dérivés potentiellement cancérigènes connus. Dans le cadre de mes prérogatives (j’étais alors responsable en recherche clinique), j’ai proposé que certains tests tels que des prélèvements sanguins pour identifier l’éventuelle présence de produits toxiques soient effectués sur les études animales. J’ai été immédiatement mise au placard. De même, lorsque je rédigeais les articles scientifiques sur nos produits, on  me demandait de ne pas mentionner les observations qui pouvaient avoir un impact négatif à la lecture des résultats. A titre d’exemple, j’ai mené une étude chez le chien portant sur un anti-infectieux et l’un d’eux est décédé : ma hiérarchie m’a interdit de mentionner le chien mort lors de la présentation des résultats. Compte tenu des graves responsabilités qui m’étaient imposées, j’ai décidé de quitter cette entreprise.

Aujourd’hui, je suis fière d’avoir respecté mes principes éthiques. Ces dirigeants sont les responsables des catastrophes sanitaires régulièrement mises à jour (gardons en tête les prothèses mammaires PIP…). Fort heureusement, et comme le rappellent régulièrement les responsables du LEEM, tous ces patrons ne sont pas des voyous, ils respectent la déontologie des pratiques professionnelles et adoptent une approche responsable et éthique de leurs activités.

Finalement, la polémique soulevée par le contenu du courriel est justifiée mais sa résolution est dans les mains des politiques. En effet, ces derniers ont la responsabilité :

–          d’imposer aux industriels de n’utiliser certains produits potentiellement dangereux que lorsqu’il n’y a pas d’autre alternative et en s’assurant que le rapport Bénéfice/Risque est positif (interdire leur utilisation pour des cosmétiques par exemple mais autoriser leur utilisation pour un médicament indispensable et pour lequel on n’a pas trouvé de substitut). Les autorités devraient très lourdement taxer les industriels qui ne s’y plieraient pas. Il faut savoir que l’industrie du médicament est dotée d’un système de contrôle et de vigilance sensé vérifier qu’un médicament apporte, dans tous les cas, un bénéfice supérieur au risque. L’affaire du Médiator a malheureusement montré que l’irresponsabilité de certains pouvait être à l’origine de failles menant à de tels désastres.

–          de s’assurer de l’impartialité des commissions octroyant l’autorisation de mise sur le marché de ces produits. Un travail a commencé depuis l’affaire Servier, mais je pense que le chemin sera long. Mon expérience m’a menée à conduire des études en partenariat avec des éminences du monde scientifique qui étaient grassement payées pour cautionner la qualité de nos études. Or, ces mêmes personnes faisaient également partie de commissions en charge de la sécurité sanitaire mandatées par la Haute Autorité de Santé, l’AFSSAPS et autres institutions gouvernementales devant veiller sur la sécurité sanitaire dans notre pays… Les conflits d’intérêt entre industriels et spécialistes scientifiques étaient jusqu’alors « de bonne guerre », déclarés ou pas en France, puisqu’aucune sanction ne les contraignait à cette transparence. Cette obligation de déclaration et de transparence sur les conflits d’intérêt n’existe malheureusement que depuis le 9 mai 2012 en France, alors qu’elle est exigée aux États-Unis depuis 1999 !

La discussion ci-dessus n’est que la partie visible de l’iceberg et ne fait malheureusement qu’ouvrir une brèche sur un problème d’une toute autre dimension : qu’en est-il en effet de la législation concernant l’alimentaire, les cosmétiques et les matériels médicaux ?

Je déplore un laxisme qui sera probablement à l’origine de problèmes de santé publique d’une ampleur incomparable. Les responsables politiques et industriels ferment les yeux  … en attendant les dénonciations d’une nouvelle « Irène Frachon ».

L’unique solution pour protéger la population est une vraie confrontation entre politiques et industriels. On entre alors dans un tout autre débat, celui de la compétitivité des entreprises françaises auxquelles on va demander de la qualité et qui ont en face d’elles des entreprises étrangères raflant les marchés (même si ces dernières sont de moindre qualité, elles sont moins chères). D’un problème de santé publique, on en vient à un problème économique !

Je crois qu’il est nécessaire de développer un lobby européen de Qualité de nos produits pour qu’au niveau mondial, il soit reconnu qu’ « Acheter européen, c’est acheter la sécurité ». La France n’a-t-elle pas réussi à se construire une image unique et espérons le pérenne sur la manufacture de luxe ?

La France est aujourd’hui un pays trop petit pour lutter contre les géants américains, chinois ou indiens mais l’Europe peut gagner les marchés de l’industrie du cosmétique, de la santé et de l’alimentaire en recentrant le débat du risque sanitaire.

 

 Miss Seshat

 12 Novembre 2012