SUFFOQUER A FORCE DE PENSER – EXEMPLE DU GOLFEUR JEAN VAN DE VELDE AU BRITISH OPEN DE 1999

La suffocation est déclenchée par une erreur mentale spécifique : l’excès de réflexion. 

 Une des plus célèbres « suffocations » de l’histoire du sport est celle de Jean Van de Velde au dernier trou du British Open de 1999.

Depuis le début du tournoi, Van de Velde avait un jeu presque irréprochable. Il possédait trois coups d’avance au départ du dix-huitième trou, il pouvait donc faire un bogey double (c’est-à-dire jouer deux coups au-dessus du par) qui lui assurait la victoire. Dans les deux précédentes parties, il avait effectué un oiselet (joué deux coups en dessous du par) sur ce même trou.

Van de Velde était maintenant le seul joueur sur le terrain. Il savait que les quelques coups suivants lui permettraient d’accéder au titre de Golfeur d’élite. Le tout était de jouer la sécurité. Au cours des swings d’échauffement au dix-huitième trou, Van de Velde paraissait nerveux. Il faisait ce jour-là un temps venteux typique de l’Ecosse, mais des perles de sueurs brillaient sur son visage. Après avoir essuyé à plusieurs reprises sa transpiration, il s’approcha du tee (aire de départ), ancra fermement ses pieds au sol et lança vers l’arrière son club d’un geste brusque. Son swing paraissait maladroit. Il effectua une rotation des hanches vers l’avant, si bien que la face de son bois n°1 n’était pas directement sur la balle. Van de Velde observa la tâche blanche filer puis inclina la tête. Il avait infléchi la balle trop à droite et elle termina sa course à dix-huit mètres du fairway (herbe tondue courte), fichée dans le rough (herbe haute). Au coup suivant, il commit la même erreur, mais cette fois-ci, il envoya la balle si loin vers la droite qu’elle rebondit sur les tribunes et finit sa course dans une parcelle de hautes herbes. Son troisième coup fut pire encore. A ce stade, son swing était si mal synchronisé qu’il faillit rater la balle ; elle fût lancer dans les airs en même temps qu’une épaisse touffe d’herbe. Son coup fut trop court et la balle plongea dans l’espace aquatique juste à l’orée du green (surface près du trou dont le gazon est tondu presque ras). Après avoir écopé d’un coup de pénalité, il lui manquait encore cinquante-cinq mètres pour atteindre le trou. A nouveau, son swing hésitant était trop faible, et la balle finit sa course exactement là il ne le souhaitait pas : dans un bunker de sable. De là, il réussit à cocher la balle jusque sur le green et à finir la partie, après sept coups errants. Mais il était trop tard. Van de Velde avait perdu le British Open.

La tension accumulée par Jean Van de Velde au dix-huitième trou causa sa perte. Lorsqu’il se mit à réfléchir aux détails de son swing, il le rata. Pendant les sept derniers coups, Van de Velde semblait n’être plus le même golfeur. Il avait perdu sa confiance naturelle. Au lieu de jouer comme un pro du PGA Tour, il se mit à effectuer des swings avec la réflexion prudente d’un débutant doté d’un gros handicap. Brusquement, il se préoccupait du mécanisme de son coup, veillant à ne pas tordre le poignet ni ouvrir les hanches. Il régressait littéralement devant la foule de spectateurs, revenant à un mode de réflexion explicite auquel il n’avait pas eu recours sur le green de golf depuis sa période d’apprentissage du swing, dans son enfance.

Sian Beilock, professeur de psychologie à l’université de Chigago, a contribué à metrre en lumière l’anatomie de la suffocation. Elle se sert de l’ exercice de putt (coup qui consiste à faire rouler la balle avec le putter) sur un green de golf comme paradigme expérimental. Lorsque les débutants apprennent à exécuter un putt, l’opération peut avoir de quoi décourager. Un golfeur doit penser à tant de détails : évaluer le terrain du green, calculer la trajectoire de la balle et arriver à apprécier le grain du turf (gazon). Le joueur doit ensuite contrôler le mouvement de putting et s’appliquer à frapper la balle en souplesse, d’un coup franc. Pour un joueur inexpérimenté, ce coup peut sembler d’une difficulté insurmontable, une sorte de problème trigonométrique grandeur nature.

Mais l’effort mental paye, du moins au début, comme l’a montré Beilock : les golfeurs novices effectuent les meilleurs putts lorsqu’ils réfléchissent consciemment à leurs mouvements. Plus le débutant prend le temps de réfléchir à son putt, plus il augmente ses chances de faire rentrer la balle dans le trou. En ce concentrant  sur son jeu, en prêtant attention au mécanisme du coup, il peut éviter les erreurs de débutant.

Toutefois, l’expérience change tout. Une fois que le golfeur a appris comment putter -après avoir mémorisé les mouvements nécessaires -, analyser le coup est une perte de temps. Le cerveau sait quoi faire. Il calcule automatiquement la pente du green, porte son choix sur le meilleur angle d’attaque pour le putting et décide avec quelle force frapper la balle. En fait, Beilock a découvert que lorsque les golfeurs expérimentés sont obligés de réfléchir à leurs putts, leurs coups sont nettement plus mauvais. « Nous faisons venir des golfeurs experts dans notre laboratoire et nous leur disons de prêter attention à une étape particulière de leur swing, et ils se plantent carrément, déclare Beilock. Quand vous êtes de haut niveau, votre technique devient assez automatique. Vous n’avez plus besoin de faire attention à chaque étape de votre mouvement. »

Beilock est convaincu que le même phénomène se produit dans les cas de « suffocation ». La partie du cerveau qui contrôle le comportement – un réseau placé au centre du cortex préfrontal – se met à interférer avec les décisions normalement prises sans réflexion, à essayer de critiquer après coup les talents polis par des années de pratique assidue. Sous son pire aspect, la suffocation tend à devenir descendante. Les échecs s’accumulent, aggravant une situation de stress. […]

D’après les constatations d’une étude complémentaire, les golfeurs expérimentés devraient, au lieu de réfléchir aux détails mécaniques du swing, se concentrer sur des aspects généraux du mouvement recherché. Les psychologues appellent cela « repère verbal global ». Par exemple, au lieu de contempler un détail comme la position précise du poignet ou du coude, le joueur doit se concentrer sur un qualificatif décrivant le mouvement, comme fluide ou harmonieux. Parmi des golfeurs professionnels participant à un essai expérimental, ceux qui se servaient de repères globaux ont eu de bien meilleurs résultats que ceux qui tentaient de contrôler leurs coups.

 

Source : Faire le bon choix, Jonah Lehrer; Robert Laffont, Pages 164 à 168.

Jonah Lehrer est un jeune neuroscientifique américain qui a étudié à l’université de Columbia à New York. Il a publié How we decide ( faire le bon choix) en 2009 et Proust was a neuroscientist en 2010. Il écrit pour des magazines tels que The New Yorker, Nature, The Boston Globe et The Washington Post.

Visionner le British Open en 1999 – Jean Van de Velde